Mot d’accueil de M. Pierre Antoine Gailly, président du CEFJ
Aujourd’hui, nous sommes tous ici réunis afin de partager, autour de l’intervention de Jacques Attali, un moment de réflexion sur la catastrophe qui touche un pays que nous aimons tous, le Japon.
M. Attali vous avez accepté d’être notre grand témoin. Vous êtes très connu au Japon, nombreux de vos ouvrages y sont traduits. Lors de votre récente visite au Japon en janvier dernier, vous avez rencontré le Premier Ministre japonais. Nous sommes particulièrement heureux de vous entendre ce soir, sur ce que les investisseurs peuvent faire pour aider le Japon dans ces circonstances extrêmement particulière.
Mot de remerciement de Mme Noriko Carpentier-Tominaga, directrice du CEFJ
En tant que japonaise et au nom de tous les Japonais qui sont présents ce soir dans la salle, je tiens à exprimer toute notre gratitude envers M. Jacques Attali. Lorsque je suis venu vous voir, il y a tout juste une semaine, vous avez tout de suite accepté de venir nous encourager et cela malgré votre emploi du temps très chargé. Soyez sûr qu’il sera transmis à toute la communauté d’affaires franco-japonaise touchée de près ou de loin par le séisme.
Intervention de M. Jacques Attali
Il y a certainement parmi vous, ce soir, de plus grands connaisseurs que moi de ce grand pays qu’est le Japon. Néanmoins, je voudrais m’adresser à vous ce soir, en tant que président de Planet Finance, ONG présente aussi au Japon, ami de dirigeants politiques japonais dont l’actuel premier ministre Naoto Kan, ainsi que de son prédécesseur Yukio Hatoyama, et enfin en tant qu’observateur et acteur de la société mondiale qui doit réfléchir à ce qui se passe en ce moment au Japon.
Premièrement, permettez-moi de commencer par une anecdote personnelle. Ces dernières semaines, mon admiration très ancienne pour le Japon, n’a fait que grandir devant l’extraordinaire «flegme japonais».
Encore hier, j’ai tenu un conseil d’administration de Planet Finance Japon. Comme si rien ne se passait, il y a 3 jours, nous avons signé un accord de coopération et de financement par JICA (organisme gouvernemental) d’opérations que le Japon va financer pour le développement au Pakistan et dans d’autres pays. Ils ont d’ailleurs accéléré leurs processus de soutien au reste du monde.
C’est absolument stupéfiant de voir que même s’il est en pleine crise, le Japon est capable d’en faire abstraction et de continuer d’aider le reste du monde. Cela est très révélateur de la grandeur du Japon. Cet exemple montre bien comme beaucoup d’entre vous, peuvent le vivre dans les entreprises au contact du Japon, à quel point il y a chez les Japonais, en toute circonstance, une solidité, une stabilité.
Deuxièmement, il y a l’immensité de la tragédie, à laquelle nos amis Japonais sont confrontés. Les Japonais sont pudiques, ils cultivent cette distance, ce mystère, une attitude de déférence à l’égard de la vie et de la mort. Dans la civilisation japonaise, il n’y a pas d’expression extérieure, ni d’exhibitionnisme. Il faut bien peser les chiffres 20 000 disparus, une vague qui a touché 400 km de côtes, des destructions qui sont évaluées au minimum à 300 milliards de dollars de dégâts soit du 5% PIB national. Une croissance du Japon devrait sans doute être encore une nouvelle fois négative cette année, après une année 2010 difficile.
Il ne faut pas oublier, ce que l’on ne peut pas encore évaluer à cette heure, c’est à dire l’impact psychologique et réel de l’accumulation de radiations nucléaires dans la nature et dans les différentes parties du sol japonais. Non il s’accumule des choses extrêmement problématiques. Chaque jour qui passe, aussi longtemps que les radiations continuent, les doses s’accumulent. On ne doit pas penser que le pire est derrière nous.
Nous sommes face à une catastrophe immense. L’impassibilité du peuple Japonais ne doit pas nous amener à la sous-estimer. Et du fait, que nos amis Japonais, malgré leur puissance, leur richesse, leur épargne nationale, ils ne pourront pas seuls relever ce défi. Je crois qu’il nous appartient de le relever ensemble, au moins pour 3 raisons.
- C’est dans notre intérêt à nous, non-Japonais d’aider le Japon. Parce qu’il demeure un acteur majeur dans l’économie mondiale. Le Japon représente encore 7 à 8% du PIB mondial. Nous ne pouvons pas nous permettre que le Japon fasse trébucher la fragile croissance de l’économie mondiale. Le Japon est tellement un acteur essentiel, que beaucoup de chaînes de la production mondiale, dépendantes ses technologies, s’en retrouveraient ralenties.
- C’est aussi notre intérêt, parce que nous ne pouvons pas nous permettre d’avoir des mouvements de spéculations sur les cours des monnaies qui influeraient le yen à la hausse, qui par des mécanismes complexes menaceraient dangereusement la stabilité monétaire et financière mondiale.
- Enfin, c’est dans notre intérêt, parce que nos amis Japonais nous regardent : comment nous nous conduisons, comment chacun d’entre nous les aide ou pas, comment nos expatriés se conduisent. A ce propos, je tiens à rendre un hommage appuyé à mon ami Philippe Faure, ambassadeur du Japon, avec lequel je suis en contact régulier. Il n’a pas bougé de son poste, il gère 24h/24 avec ses collaborateurs, à Tokyo, la difficile situation des Français sur place.
Enfin, pour l’ensemble de l’humanité toute entière, il est également important de bien comprendre que ce qui se joue actuellement au Japon est fondamental. D’abord, il est primordial de bien saisir les enjeux en matière d’énergie. Les risques qui ont été encourus, la catastrophe qui n’a pu être évitée doivent nous amener à réfléchir sur la nature de notre approvisionnement énergétique, sur la nature de notre utilisation des différentes technologies. Le Japon a déjà payé un lourd tribut au nucléaire, il y a 60 ans avec Hiroshima et Nagasaki, la catastrophe actuelle doit être l’occasion pour nous de se pencher sur cette question du nucléaire.
Cependant, je ne pense pas pour ma part que cela doit remettre en cause l’usage du nucléaire. Le nucléaire reste à bien des points de vue, une énergie bien meilleure que beaucoup d’autres, notamment sur la dimension climatique.
Mais il exige des précautions très particulières. Plus précisément, on doit penser à l’enchainement d’événements improbables. Prévoir qu’un tremblement de terre allait affecter une centrale, c’était prévu. D’ailleurs la centrale de Fukushima a parfaitement résisté au tremblement de terre. Prévoir un tsunami était également prévisible. Par contre, aucun responsable n’a su prévoir que le tsunami rendrait hors d’usage les systèmes de refroidissement qui étaient absolument nécessaires aux réacteurs nucléaires.
Nous devons revoir nos capacités à prévoir, et surtout à se préparer au pire. Le pire dans ce cas-là, ce n’est pas le nucléaire, mais l’absence de protection contre le pire qui était cette fois-ci, un tsunami extrême qui s’est abattu sur une centrale proche de la mer.
Nous devons aussi réfléchir à l’usage que nous faisons de la technologie. Par exemple, le Japon est le numéro 1 mondial en robotique. Mais il n’existe aucun robot disponible pour travailler dans les centrales nucléaires à la place des hommes. Parce que le Japon comme les autres a mis en place des technologies extrêmement sophistiquées pour d’autres utilisations comme dans les usines automobiles. Mais des robots simples qui pourraient remplacer les hommes qui risquent leur vie, dans des conditions extrêmement difficile pour manier des engins de refroidissement des centrales, eux n’existent pas. Il nous faut mieux utiliser les techniques. Nous devons revenir à l’intelligence simple. Il faut repenser la nature de ce que nous demandons à la machine.
Je pense que les événements qui se produisent au Japon, doivent nous amener à réfléchir de façon plus profonde à nos techniques, non pas pour les remettre en cause. Mais pour au contraire, il nous faut apprendre à mieux les utiliser, en misant plus sur l’intelligence simple.
Ce que nous pouvons faire pour aider le Japon :
- Il faut leur dire et redire notre admiration, nous devons montrer à nos amis Japonais que nous sommes là.
- Personnellement et concrètement, je pense m’y rendre dès que possible.
- Nous devons tout faire pour développer nos activités au Japon.
Nous travaillons à PlaNet Finance à la mise en place d’un fonds d’investissement avec des ressources internationales pour permettre la création de PME dans les zones sinistrées. Les Japonais n’ont pas besoin de notre argent, ils ont une épargne énorme, mais il est utile de manifester notre solidarité à leurs côtés pour relancer les petites entreprises.
Je vous invite à réfléchir à ce que vous pouvez faire concrètement pour le Japon. Bien sûr on peut aider par le don. L’ampleur de la catastrophe est telle que des centaines de milliers de familles se retrouvent sans abris.
Il faudra mettre en œuvre une décontamination considérable, qui va exiger des moyens gigantesques, dans un pays qui est déjà dans une crise financière considérable. Cela exigera des moyens très importants. Il y a aura des budgets nouveaux pour de nombreuses entreprises. Il y aura des grands projets d’infrastructures. Le Japon aura besoin de nouvelles sources d’énergie, de reconstruire des villes, des ports. Il faut manifester notre solidarité en participant à la reconstruction du Japon.
Il faut prendre conscience de l’immensité du désastre. Nous devons créer les conditions pour que le Japon, à travers cette catastrophe, nous aide à avancer. En effet, nous devons penser tous, que cette catastrophe aurait pu arriver chez nous. En France, nous avons connu dans une centrale nucléaire, près de Bordeaux, lors d’inondations, quelque chose qui toute proportion gardée, aurait pu avoir des conséquences extrêmement graves. Nous avions commis là les mêmes erreurs de raisonnement. Nous n’avions pas su prévoir que comme le tsunami, une inondation noierait les réacteurs d’une centrale. Les leçons que nous donne le Japon sur l’évacuation, la conduite d’un peuple doivent nous permettre de réfléchir sur l’évaluation, la vie, la dignité.
Pour ma part, je ne sais pas si les Français, dans les mêmes circonstances se seraient conduits d’une manière aussi exemplaire que les Japonais et avec autant de dignité. C’est notre devoir de manifester notre gratitude pour être aujourd’hui à l’avant garde des enjeux de l’humanité.
Il n’est pas utile de conclure que la technique est mauvaise, parce qu’elle a échoué cette fois-ci. La nature a gagné cette fois, mais l’homme peut l’emporter. A condition qu’il fasse d’elle son ami et non son adversaire. De ce point de vue, la tradition, la culture, l’histoire japonaise, sont faites de cette relation subtile entre l’homme et la nature.
Nous devons faire notre maximum quotidiennement pour aider le Japon. Dans ma tradition personnelle, on dit qu’un don qui est donné en public, de façon ostensible, ne vaut rien. Il faut aussi commencer à faire des investissements pour l’avenir. Il faudrait aussi penser à des festivals, à des voyages. Il nous faut, avec les Japonais, imaginer et inventer avec eux de nouveaux projets communs, pour le bien de notre avenir à tous.
Témoignages de personnes présentes dans la salle :
Mme Nelly Rodi, PDG de l’Agence Nelly Rodi :
L’un de mes grands clients au Japon, dont 11 usines ont été détruites, m’a dit au téléphone, que la meilleure chose que les Français puissent faire pour aider les Japonais est de continuer à consommer des produits Japonais, même s’il y a cette crainte du nucléaire. Ils essaient de reconstruire, mais leur situation a elle-même des conséquences énormes sur les autres entreprises de confection, qui ont été aussi détruites dans cette région. Je crois même qu’en France, on ne réalise pas très bien tous les dégâts réels en raison de cette dignité ineffable du peuple japonais.
M. Jean-Marc Lisner, PDG d’une entreprise de décoration intérieure au Japon:
Je viens juste de rentrer du Japon où je dirige une PME depuis 25 ans. Je souhaite vivement y retourner. On parle beaucoup des grandes entreprises japonaises qui font la fierté du Japon. Mais ce sont les PME qui font vivre l’économie japonaise et je suis très inquiet pour elles.
Mme Noriko Carpentier-Tominaga
Je culpabilise de ne pas être au Japon comme tous les japonais qui sont en dehors du pays. Ma famille qui se trouve là-bas a été épargnée par le tremblement de terre, mais je sais que ce n’est pas le cas dans beaucoup de familles.
M.Jacques Attali :
Dans toutes les cultures, il y a toujours eu un complexe du survivant.
Il faut savoir le dépasser et mettre cette chance d’avoir survécu au service de l’avenir.
M. Yutaka Sado, chef d’orchestre:
Je remercie les Français pour leur amitié. Demain je vais donner un concert avec l’Orchestre National de France qui sera dédié en partie pour ceux qui ont perdu la vie, pour ceux qui ont perdu leur maison. Puis dans deux jours, je ferai la même chose à Cologne et Düsseldorf. Même si bien sûr avant toute chose, les victimes ont besoin d’eau et de nourriture, j’aimerais leur apporter du réconfort par la musique.